BATAILLE (G.)


BATAILLE (G.)
BATAILLE (G.)

Longtemps tenu pour un écrivain maudit, Georges Bataille reste encore relativement méconnu. Ses histoires noires et déchirantes, d’un érotisme sale, n’en sont pas seules responsables. «Je fais peur», disait-il pour expliquer cette difficulté à se faire reconnaître: «Je fais peur, non pour mes cris, mais je ne peux laisser personne en paix.» Ce ne sont pas non plus les contradictions d’une œuvre trop étendue qui effraient, ni ses points obscurs. C’est son ampleur, cette anxiété de dénuder la vie et la pensée jusqu’à l’extrême, jusqu’à ce que Bataille nomme étrangement «l’évanouissement du réel discursif». Cette volonté de tout dire – et de dire l’impossible de tout dire, que révèle le non-savoir – se confond avec une existence peu préoccupée d’«autobiographie». Entre autres paradoxes, elle ne cesse de prétendre à la constitution d’une histoire universelle, fondée, sans faire pour autant système, sur les pratiques et les savoirs les plus divers. Elle n’est que l’effet d’une transgression obligeant la littérature, forcément du côté du mal, à plaider coupable. Seule condition pour se maintenir à hauteur de ce qui effraie: à hauteur d’homme et à hauteur de mort.

1. La vie à l’envers

«Ce n’est pas le moindre paradoxe de cette œuvre, plus que toute autre dénudante, qu’elle ne dise de la vie privée que le minimum et généralement le pire»: Michel Surya, biographe de Bataille, ne manque pas de signaler aussi qu’elle laisse plus d’un point en suspens. Écrite «avec la vie même», elle semble portée par une avidité d’enfant, au-delà de l’espoir et du sérieux.

Né le 10 septembre 1897 à Billom, dans le Puy-de-Dôme, Georges Bataille est le deuxième fils d’un père syphilitique, aveugle, bientôt paralysé. Après de médiocres études à Reims, il obtient son premier baccalauréat à Épernay en 1914 et, dans un entourage irréligieux, se convertit au catholicisme. La guerre éclate, le père est abandonné sous les bombes – il mourra en 1915 –, Bataille suit sa mère dépressive. Au séminaire de Saint-Flour où il est entré, il rédige un éloge fiévreux de la cathédrale de Reims (Notre-Dame de Rheims ) dont Denis Hollier a montré le rôle secrètement fondateur dans l’œuvre. Renonçant au séminaire, Bataille entre en 1918 à l’École nationale des chartes. Blessé par une déception amoureuse, il reste tenté par la vie religieuse, fait des recherches à Londres, séjourne chez les bénédictins de l’île de Wight et perd définitivement la foi.

En 1922, il commence un roman dans le style de Proust. Sa découverte de Nietzsche, «ma compagnie sur terre», et de l’expression de sa propre pensée dans Nietzsche le transporte. Il pressent que le rire est la clé et se croit promis à l’élaboration d’une philosophie paradoxale. Lors d’un séjour à l’École des hautes études hispaniques, il préfère à ses travaux les vestiges arabes, le cante jondo découvert à Grenade et la tauromachie. Le 7 mai, à Madrid, il voit mourir le jeune torero Manuel Granero, le crâne éclaté d’un coup de corne dans l’œil.

Par son ami Alfred Métraux, Bataille découvre les recherches de l’ethnologue Marcel Mauss sur le sacrifice et le don sans fin (le potlatch). Il fréquente Léon Chestov qui infléchit sa réflexion philosophique vers Pascal, Kierkegaard et Dostoïevski, et dont il traduit, en collaboration avec lui, L’Idée de bien chez Tolstoï et Nietzsche . Il entame un roman qui puisse exprimer sa vie nouvelle de débauche (Le Joyeux Cynique ). Nommé au département des Médailles de la Bibliothèque nationale, il rencontre en 1924 Michel Leiris, qui lui fait connaître le peintre André Masson dont l’atelier est un lieu d’effervescence. Il ne rejoint pas comme eux le surréalisme, mais reste lié à l’ancien dadaïste Théodore Fraenkel et connaît Artaud, Desnos, Boiffard et Tzara.

Guidé par le docteur Borel, Bataille est en quelques mois le premier écrivain français psychanalysé. Il en sort à ses yeux «plus viable», plus ouvert et mieux capable d’écrire: Borel l’incite à rédiger Histoire de l’œil . Il lui communique aussi les clichés d’un supplicié chinois dont Bataille s’exerce à soutenir la représentation jusqu’à une forme d’extase glacée qu’il transformera en «expérience».

La seule contribution de Bataille à La Révolution surréaliste sera, à la demande de Breton, la transcription de poèmes médiévaux volontairement dénués de sens: les fatrasies. Son premier livre, W.C. , «un cri d’horreur (horreur de moi, non de ma débauche)», est détruit. Il collabore à la revue savante Aréthuse (art, archéologie, numismatique) et, à la gravité impérieuse de Breton, continue de préférer les surréalistes turbulents de la rue du Château (Marcel Duhamel, Tanguy, Prévert). La lecture de Sade enfin le bouleverse.

2. La communauté inachevée

À la fin des années vingt s’ouvre pour Bataille une période de tension entre la volonté renouvelée de communauté active et une extrême solitude. Il se marie en 1928 avec la comédienne Sylvia Maklès dont les trois sœurs épousent Théodore Fraenkel, André Masson et Jean Piel. À côté de L’Anus solaire et d’Histoire de l’œil (publié, en 1928, sous le pseudonyme de lord Auch) s’élabore en lui l’image insistante de l’œil pinéal, ouvert au soleil, à partir de laquelle il développera son économie paradoxale qui trouve son expression la plus complète dans La Part maudite .

Au même moment, une étude de commande qu’il consacre aux Aztèques (L’Amérique disparue ) inaugure un ton très personnel où se définit un mode particulier d’accouplement avec son sujet et de déchaînement imaginaire du concept. Dirigeant avec Georges-Henri Rivière la revue Documents (de l’ethnologie au bizarre), son propos s’affirme brutalement anti-idéaliste et d’un comique très particulier. Dans le Deuxième Manifeste du surréalisme , Breton le prend à partie. En réponse, Bataille fomente le pamphlet collectif Un cadavre , auquel participent, entre autres, Ribemont-Dessaignes, Desnos, Queneau, Prévert et Leiris. Malade, bientôt muté au département des imprimés de la Bibliothèque nationale, Bataille se sent isolé. En janvier 1931, Documents se saborde. À ce que la revue symbolisait d’utopie ethno-esthétique succède alors une phase d’activisme politique, utopie théorico-militante celle-ci, qui s’exprime d’abord dans le Cercle communiste démocratique de Boris Souvarine.

Collaborant à La Critique sociale où il occupe assez vite une place aussi importante que contestée, Bataille rencontre Colette Peignot («Laure»). Sa lecture de Hegel, expérience intellectuelle décisive, est favorisée par les cours d’Alexandre Koyré et le séminaire de Kojève consacré à La Phénoménologie de l’esprit , qu’il suit avec Queneau, Lacan, Caillois, Klossowski, Raymond Aron et Merleau-Ponty. Reprenant l’analyse du travail et celle du couple que forment le maître et l’esclave, Bataille dégage la négativité hégélienne de son rôle moteur dans l’histoire pour la poser en «négativité sans emploi». Si, pour lui aussi, la faille est constitutive de l’être, elle ne va pas sans la nostalgie d’une séparation douloureuse avec le monde animal et sans l’angoisse où, dans la fêlure, se trouve abandonnée la conscience. Publiée en 1932, «La Critique des fondements de la dialectique hégélienne» qu’il rédige avec Queneau déclare la pensée nécessairement ouverte (quoi qu’il en coûte d’ailleurs au groupe de La Critique sociale ) à la sociologie, à l’ethnologie et aux théories de Freud dont l’introduction est une opération «qui ne peut aller sans dégâts ni sans casse».

Avec La Notion de dépense se perfectionne ainsi une voie d’analyse qui aboutit, l’année suivante, à une étude difficile et très neuve des Structures psychologiques du fascisme . La part faite à l’irrationnel, le rapprochement avec des formes de pensée mal évaluées par le groupe de La Critique sociale laissent celui-ci perplexe. Pour Bataille, il est clair désormais que la dépense et l’excès, avec ce qu’ils impliquent de jouissance et de souveraineté acquise dans la transgression, sont ce qui compte, beaucoup plus que toute analyse de la pénurie ou de l’accumulation selon des méthodes classiques ou marxistes. Une impatience d’agir, sa liaison avec Colette Peignot aussi le conduisent à manifester en 1934 dans la rue aux côtés des antifascistes, et à amorcer un projet de livre sur Le Fascisme en France , auquel se substitue la rédaction fiévreuse du Bleu du ciel qui ne sera publié que plus de vingt ans après. Sous la triple référence de Sade, Fourier et Nietzsche, Bataille lance avec Breton un petit groupe, Contre-Attaque, chargé de susciter la violence révolutionnaire et dont des tracts, des cahiers et des déclarations diffusés pendant les manifestations de 1936 sont le mode d’expression. Après une rupture houleuse avec les surréalistes qui en faisaient partie, Contre-Attaque se dissout.

Suit alors la création d’Acéphale (religion, sociologie, philosophie), dont le deuxième numéro s’emploie à une «réparation» de Nietzsche, en réponse à sa récupération par les nazis. André Masson et Pierre Klossowski tiendront une part importante dans cette revue. L’utopie fusionnelle à laquelle correspond Acéphale , très vite doublée d’une société secrète du même nom, prend une forme de réflexion publique, presque au même moment, avec le Collège de sociologie. Bataille s’y propose, avec Caillois et Leiris, d’étudier la présence du sacré dans les faits sociaux.

Les tentatives de communauté que Bataille lance alors et dont le récit composite du Bleu du ciel apparaît comme l’inavouable refoulé prétendent contourner sur leur gauche le surréalisme et le communisme, tout en fonctionnant comme des groupes en fusion destinés à transformer. Après la disparition de Laure, en novembre 1938, une déclaration hostile aux accords de Munich marque la fin du Collège. Très isolé, malade, Bataille fait l’expérience d’une méditation sans objet.

3. L’expérience intérieure

Publiée en 1943, marquée par la rencontre de Maurice Blanchot, L’Expérience intérieure sera par la suite augmentée de Méthode de méditation (1947), du Coupable (1944), de L’Alleluiah (1947) et de Sur Nietzsche (1945), constituant ainsi le premier tome d’une Somme athéologique où le jeu de l’angoisse et d’une extase déprise de la morale, des valeurs et de toute idée de Dieu doit viser au «pur bonheur» et au «système inachevé du non-savoir»: tels étaient les titres des tomes à suivre. Critique de la «servitude dogmatique et du mysticisme», l’«expérience» est la mise en question de ce qu’un homme sait du fait d’être. Bataille la change en un voyage au bout du possible où se perd, dans l’expérience des limites de l’homme, une souveraineté sans issue. Dans un article au titre ironique: Un nouveau mystique , Sartre exécutera le journal de cette expérience dénudante que porte la certitude de devoir mourir. Après avoir publié Madame Edwarda (1941) et L’Impossible , autrement nommé La Haine de la poésie (1946), Bataille devait souligner, dans la Préface à La Part maudite (1949), la profonde solidarité de textes et de livres qui peuvent paraître disparates. En même temps qu’il lance Critique , une nouvelle revue axée sur tous les domaines de la connaissance, il publie L’Abbé C (1951). Fictions, récits et essais se conjuguent ainsi étroitement dans l’instant de l’écriture. Conservateur à la bibliothèque Inguimbertine de Carpentras (il épouse, en 1951, Diane Kotchoubey de Beauharnais qu’il a rencontrée à Vézelay), Bataille est bientôt nommé à Orléans. Il travaille à une Théorie de la religion et amorce les études sur Lascaux et Manet qui paraissent en 1955. Sa santé se dégrade.

En 1957, L’Érotisme , La Littérature et le mal et Le Bleu du ciel paraissent ensemble, tandis qu’il travaille, à un rythme ralenti par la souffrance, au Procès de Gilles de Rais dont il traduit les minutes avec Klossowski, et aux Larmes d’Éros , son dernier texte (1961). Peu de temps avant de mourir, il indique que l’on pourrait le sous-titrer: «Les Larmes d’Éros, ou l’Histoire universelle à la lumière de l’érotisme.» Cette volonté d’universalité traverse une œuvre dont on a toujours marqué le côté fragmentaire. Elle répond à la recherche d’hétérologie – la science de ce qui est tout autre –, ce grand motif des premiers articles, ainsi qu’à l’épreuve décisive que représente l’expérience intérieure, foyer de l’œuvre entière. Malgré la précarité de ses sources, parfois, Bataille semble toujours en face d’un ensemble pressenti d’emblée. Comme si chaque livre répondait à l’éclat initial d’un éblouissement. Qu’on le lise en philosophe moqueur, en mystique sans Dieu qui offre à la pensée la chance d’échapper aux religions sans en ignorer pour autant les voies, qu’on le lise en économiste paradoxal, en historien ou en critique, c’est, chez Bataille, l’angle d’attaque de la réflexion qui paraît toujours unique: cette stratégie de débordement où une souveraineté dressée contre la maîtrise prend sens dans la révolte. Avec un reste de romantisme noir, il fait contre la raison le choix de la passion, contre l’accumulation celui de la dépense, et contre le projet, celui de l’instant – c’est-à-dire de la poésie.

4. Érotisme et transgression

Autant que l’économie générale, l’histoire universelle ne saurait se concevoir qu’à condition de retrouver, dans l’intimité perdue du sujet, ce point extrême où l’ébullition du monde est «mon ébullition»: seule issue d’une expérience intérieure qui rend à la mystique athéologique la force d’affronter sans comédie ni nostalgie l’irrationnel et l’impossible. L’ardeur voluptueuse, la rage du désir – et cette solitude partagée où elles laissent – suffisent à le rappeler: «Le monde des amants n’est pas moins vrai que celui de la politique. Il absorbe même la totalité de l’existence, ce que la politique ne peut pas faire.» Aspiration fondamentale au néant, au sordide et à la saleté, retour en force de l’animalité en nous, l’érotisme est ce qui donne un sens complet à la transgression que l’absence de Dieu redouble. Autant qu’ils le peuvent, les interdits maintiennent le monde réglé par le travail, la vie attelée, à l’abri du désordre qu’introduisent la mort et la sexualité.

De ce point de vue, l’érotisme n’est pas seulement ce qui illumine: il est, dans la conscience de l’homme, ce qui met l’être en question. Il est le scandale de la pensée: «De l’érotisme, il est possible de dire qu’il est l’approbation de la vie jusque dans la mort.» Impossible de l’envisager hors du lien qui l’attache à l’histoire du travail et à celle des religions. On ne touche pas sans risque à cette intimité reculée et à l’expérience du dedans qu’elle éclaire. C’est le sens des derniers livres et de la figure effarante d’un Gilles de Rais perdu dans l’ivresse répétée du meurtre, abandonné par une religion dont il ne peut qu’aimer le faste et les chants à la folie. Ce sens n’est en rien différent, pour l’ambition ou le ton, de celui que portait Histoire de l’œil comme de l’excès de pureté où s’abîme Madame Edwarda . Il peut traduire jusqu’au bout, jusqu’à l’impossible, le silence et la mort inclus, «l’imperceptible colère du bonheur».

Encyclopédie Universelle. 2012.

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